L'affichage public de l'heure

Pendant des siècles, l’heure fut une information collective : le cadran solaire sur les bâtiments publics, le clocher de l’église que l’on pouvait entendre à plusieurs kilomètres alentour, et, plus récemment, des horloges comme celle de la gare de Lyon. Un vrai exemple historique important de “text in the City”

Aujourd’hui, les églises ne sonnent plus (ça énerve les habitants), et je me demande qui consulte encore l’horloge de la gare de Lyon : le réflexe de base est de regarder son téléphone portable.

L’heure est devenue une donnée portable, que l’on peut consulter de façon autonome. Dans une maison, le nombre d’objets susceptibles de donner l’heure est incroyable : le magnétoscope, la chaîne stéréo, le four, le micro-ondes, les ordinateurs…

L’affichage public de l’heure nous a laissé de superbes vestiges.
Parmi les messages qui envahissent notre espace public aujourd’hui, lesquels laisseront dans quelques décennies d’aussi beaux souvenirs que les horloges de gare ?

Entreprendre, c'est aimer l'audace

Aujourd’hui, je me bats avec mon logiciel de compta.

C’est pourquoi, par association d’idées, j’ai eu envie de ressortir cette pub photographiée au printemps dernier : une pub de l’ordre des Experts Comptables, pour donner envie aux jeunes de rejoindre leurs rangs.

On y voit un “jeune”, habillé en premier de la classe, juché sur un réverbère. Il nous sourit et dit “Entreprendre, c’est aimer l’audace”.

On voit parfois des pubs au message incompréhensible, mais je trouve que celle-ci remporterait toutes les palmes s’il existait un concours en la matière.

Admettons sans discuter que “Entreprendre, c’est aimer l’audace” (pour moi, c’est loin d’être évident, mais ceci est un autre débat…). Une fois le message admis, la question est : quel rapport avec le jeune sur le réverbère ? Le fait de monter sur du mobilier urbain est-il une preuve d’audace ? (je veux dire : monter sur du mobilier urbain sans le dégrader, comme le ferait une racaille, évidemment).

Est-ce un trait d’humour ? Je suppose. Du moins un clin d’oeil. Personnellement j’y vois un jeune abruti qui s’est mis dans une situation idiote (et comment va-t-il redescendre maintenant ?). Bref : une image qui ne fonctionne pas bien et qui ne véhicule pas efficacement le message supposé.

Et ce n’est pas tout.

Parce que même si on admet que “entreprendre c’est aimer l’audace” et si on avale l’idée que l’image du jeune premier sur son réverbère colle à ce message, il reste à décoder le rapport entre cet assemblage poussif et la profession d’expert comptable. Et là, je n’ai pas le moindre début d’idée. La pub suggère-t-elle que les experts comptables sont des entrepreneurs ? Ce n’est pas évident. Qu’ils sont audacieux ? Ce serait drôle.

Entendons-nous : les expert-comptables sont des gens trés bien, et ils font un boulot passionnant. Mais être entrepreneurs et audacieux, ce n’est ni ce qui les caractérise, ni ce qu’on leur demande.

Non, décidément, cette affiche ne veut rien dire. Et c’est pour ça que je l’aime : on n ‘a pas tous les jours l’occasion de sourire.

Mon conseil du jour, pour terminer : si vous êtes jeune, entrepreneur et audacieux, il y a des tas de métiers pour vous. Réfléchissez un peu avant d’entreprendre des études d’expertise comptable.

Saint-Cyr, une formation pour manager autrement

Depuis la nuit des temps, c’est dans les tavernes que sévissent les sergents recruteurs.

Vous avez peut-être remarqué, dernièrement, la version moderne du procédé, qui consiste en une pub astucieusement placée sur les tables où, inévitablement, les prospects finiront par venir se désaltérer.

Le message : “Entreprise pas comme les autres recherche candidats atypiques pour parcours professionnels hors du commun”.

Au passage, j’ai revu la semaine dernière mon ami JP, perdu de vue depuis près de trente ans (le jour du bac !), qui a fait une carrière militaire et m’a fait saliver avec ses deux tours du monde, ses postes à Mayotte, ses missions au Chili ou dans les terres boréales.

50cm de plaisir

Vous avez probablement remarqué cette affiche chez votre boulanger, récemment.

Une véritable énigme à mes yeux. On sait que les campagnes publicitaires qui se retiennent le mieux sont celles qui jouent sur l’humour. Mais on sait également que les traits d’humour ratés sont à l’origine de certains des plus gros plantages publicitaires.

Au passage, je me trouve bien gentil de parler d’humour…Cette pub m’a frappé, non pas parcequ’elle est de très mauvais goût (à mon avis), mais surtout parceque le “trait d’humour” n’a vraiment rien de drôle.

On jurerait qu’il y a derrière tout ça un type qui s’est fait plaisir en “osant” ce que personne n’avait jamais fait avant lui… Et pour cause.

Pour autant, si on retient comme critère de qualité qu’une pub est réussie si elle fait vendre, cette pub est-elle nulle ? Je suis incapable de me prononcer.

J’adorerais connaître les résultats de cette (pain de) campagne publicitaire.

Poil au derrière.

Le resto indien préféré de Carlos, chanteur national

Ci-contre, un argument publicitaire imparable déniché l’autre jour porte de Versailles, Paris : ici s’élève le restaurant indien qui fut le

“resto indien préféré de Carlos, chanteur national”

L’argument est renforcé par le qualificatif attribué à Carlos : chanteur national. Un peu comme si le fait de propulser Carlos au panthéon des artistes de music-hall devait assurer une meilleure promotion à l’établissement.

Evidemment, effet comique mis à part dans le cas de ce restaurant, c’est l’inverse qui se produit : le message perd tout impact, et le résultat est catastrophique. S’il n’avait pas une chance de nous fair sourire par sa naïveté, le message deviendrait plus dévalorisant qu’autre chose.

Moralité :  méfiez-vous des adjectifs ! Méfiez-vous systématiquement des adjectifs.

Une chose que j’ai apprise à force d’écrire, c’est qu’un texte, paradoxalement, est d’autant plus imagé qu’il n’est pas encombré d’adjectifs.

Car si les adjectifs sont les mots qui illustrent (voyez la différence entre “un cheval” et “un cheval blanc à la crinière soyeuse”), ce sont aussi les mots qui précisent la pensée de l’auteur. Au point, souvent, de limiter l’imagination du lecteur (qui, lui, aurait peut-être préféré penser à un cheval noir en furie. Qui, lui, trouve peut-être niaise et déplacée l’évocation d’une crinière soyeuse).

Lorsqu’on cherche à aider le lecteur à entrer dans un message, il faut lui laisser de la place, pour que son imagination entre en action. “Un cheval” est une porte ouverte dont le lecteur pourra se saisir. “un cheval blanc à la crinière soyeuse” est une image qu’il aura plus de chances de rejeter.

A l’autre extrême, un texte sans adjectifs est plat. Mais un texte efficace est un texte où les adjectifs sont économisés, comme on économise ses munitions : il faut viser juste et tirer à bon escient.

Pour revenir à notre photo, le gros type sympa et barbu qui chantait Big Bisou et que j’aimais tant quand j’étais enfant ne sera jamais, à mes yeux, un “chanteur national” …

"Tu es bénie entre toutes les femmes"

Porte de Saint-Cloud, Paris, 2007

Avec cette image, j’inaugure une nouvelle rubrique de ce blog, “Text in the City”, dans laquelle je publierai régulièrement des photos prises dans la rue et dans les lieux publics, dont le seul point commun sera de comporter des textes.

Pour le plaisir, pour l’insolite, pour le regard. Et aussi pour partager tous ces messages confus et incompréhensibles que je rencontre chaque jour et qui me plongent dans la perplexité. Une manière également de réfléchir à ce qui constitue un message réussi… le thème de ce blog, en quelque sorte.

Cette église et son message si inactuel “Tu es bénie entre toutes les femmes” dominent la porte de Saint-Cloud, à Paris.