fredreillier_televisionrulesthenationDepuis au moins cinq ans, je n’ai plus la télé.

Enfin si, j’ai une télé, mais je ne l’allume plus. Elle n’est plus branchée. Je ne m’en sers pas.

Il n’y a aucune hostilité particulière derrière tout ça : j’ai simplement autre chose à faire que regarder la télévision. D’abord parce que je sors beaucoup, ensuite parce que lorsque je suis chez moi, je lis, je fais des tas de trucs. Et je passe du temps sur Internet.

Bref : la télé, plus le temps. Elle ne me manque pas. Elle n’existe quasiment plus pour moi. Je me dis parfois que je devrais m’y remettre, puisque « dans mon métier c’est important de connaître le monde tel qu’il est et la télévision est un élément essentiel du monde tel qu’il est ».

Je me dis parfois des trucs comme ça, et puis je laisse tomber. D’abord, parce que c’est prétentieux : dans TOUS les métiers, c’est important de connaître le monde tel qu’il est; pas seulement dans le mien. Ensuite parce que même sans télévision, j’ai tout à fait l’impression de vivre dans le monde tel qu’il est.

D’ailleurs, je ne manque pas grand chose en matière de télé. Dès qu’un événement « important » se passe sur les écrans, j’en entends parler et j’ai des dizaines d’occasions d’aller voir la minute-clé sur les murs de mes amis Facebook. Je peux suivre, de loin, ce qui se passe à la télévision, tout comme je suis, de loin, ce qui se passe en Chine ou en Thaïlande : la télévision (comme la Thaïlande) est un pays lointain dont mes amis parlent souvent, et dans lequel je n’ai pas mis les pieds dernièrement).

Mais surtout, avoir fait disparaître ce média de ma vie m’a appris quelques petites choses qui m’ont frappé.

Premièrement, j’ai réalisé que l’intérêt qu’on porte à quelque chose dépend d’un cadre préalable et partagé. C’est le sport qui m’a fait comprendre ça. Avant, lorsque j’avais une télévision, je regardais un peu de sport à la télé : Coupe du monde, étapes-clé du Tour de France, Jeux Olympiques… Je n’étais pas un fan, mais je regardais suffisamment le sport à la télé pour être capable de m’intéresser. Par exemple, je savais qui était en tête du championnat de France de foot; et je pouvais suivre les conversations sur le sport de mes amis plus concernés par le sujet.

Maintenant, le sport a disparu de mon radar. J’en fais beaucoup, mais je n’en regarde jamais. Le sport est un ingrédient essentiel de la survie économique des chaînes de télévision, et elles s’y prennent magistralement pour transformer chaque épreuve sportive en événement incontournable. Mais l’incontournabilité (désolé pour ce mot. Je n’en trouve pas d’autre, là tout de suite), l’incontournabilité du sport, donc, disparaît dès que la télé s’éteint. Maintenant, je m’en fous totalement des champions de France, du Monde, d’Europe. Je n’ai rien contre, je ne suis pas hostile à l’idée de regarder un match avec des copains, mais je me fous du résultat comme de ma dernière télécommande…

Le sport n’est pas le seul domaine concerné. Lorsque je vois une émission de variétés, ou un jeu, la plupart des têtes me sont inconnues. Lorsque je demande à mes filles de qui il s’agit, ce sont généralement des « people » dont la notoriété n’est due qu’au fait qu’elles passent à la télévision. Elles n’ont rien fait d’autre, rien de remarquable, rien d’utile. Et elles deviennent des people. Résultat : lorsque je tombe sur un exemplaire de Closer ou d’Interview chez le dentiste, je me retrouve devant une galerie de portraits de « gens célèbres » totalement inconnus de moi… Comme pour le sport : je n’ai pas le cadre de référence, je ne suis pas intoxiqué par cet univers, et par conséquent il n’a aucun sens pour moi.

Ca n’est pas juste anecdotique. Cette observation m’a amené à comprendre encore mieux un point essentiel de mon métier : l’importance du cadre de référence dans la communication. Lorsque je conseille des clients pour rédiger les contenus de leur site Web, je leur explique, avant tout, que jamais un internaute ne s’intéressera à ce qu’ils ont à raconter si, au préalable, on ne leur offre pas un cadre dans lequel ils vont pouvoir trouver leurs repères.

Conséquence pratique : une fois que je sais quel est mon message, une fois que je sais quel est le public que je vise, il me reste à faire le plus important : trouver le cadre de référence commun à partir duquel ce que j’ai à raconter prendra un sens pour l’internaute. Et pas seulement un sens intellectuel, mais un vrai sens, inscrit dans son quotidien, dans ses préoccupations, dans ses valeurs. Parce que, pour reprendre le sport, ce qui est vraiment extraordinaire, c’est de voir comment une immense proportion de la population est capable de se mobiliser, de consacrer du temps, de l’argent, de l’intelligence, des émotions à un divertissement qui perdrait quasiment tout son impact s’ils cessaient d’avoir accès aux programmes télévisés. Et des phénomènes comme Top Chef ou The Voice obéissent strictement à la même logique.

Il m’arrive parfois de regarder la télé, quand je fais du sport au Club Med Gym, sur mon petit elliptique avec un écran qui donne accès à 30 chaînes : je me branche généralement sur une chaîne d’informations, et ce que je peux constater, c’est que la plupart du temps, le sport mobilise près de la moitié du temps d’antenne utile. Ca donne vraiment envie de continuer à lire les news de la BBC pour savoir ce qui se passe de vraiment important dans le Monde.

Mais au final, je vais me remettre à regarder la télévision. Pas parce qu’elle m’intéresse (enfin, il y a des émissions très bien, heureusement), mais parce qu’elle est une source inépuisable d’émotions et de cadres de référence partagés par les gens qui sont destinataires des sites Web que je fabrique. Et que ça, c’est vraiment mon métier de maîtriser ces cadres de référence et de les utiliser intelligemment. Il va donc falloir que je trouve un petit peu de temps de cerveau disponible…

Je regrette un peu de devoir faire ça; tout de même. Car maintenant que j’ai perdu l’habitude de consommer la télévision, une chose me frappe à chaque fois que je me retrouve devant une émission : la prime au simplisme, à la violence, à la vulgarité, à la fausse émotion plutôt qu’à un travail sérieux. Evidemment, on voit de très belles émissions, mais la nullité qui est le lot de la plupart des jeux atteint les journaux télévisés, les « grands reportages de la rédaction », et de nombreux shows, qui n’ont pas l’air de choquer les usagers réguliers de la télévision, mais qui sont réellement très violents à mes yeux.

Cette désagréable impression d’être très souvent pris pour un con, il va falloir que je l’apprivoise, donc. Je pense que je vais ouvrir un Tumblr pour tenir un journal de cette expérience.

Complément du 13 mars 2013 Juste après avoir rédigé ce billet, je tombe sur une étude de Nielsen montrant que je ne suis pas seul : 5 millions de foyers aux Etats-Unis n’ont pas de télévision, ce qui représente 5% de la population; un chiffre en augmentation constante. Bon, cela dit, 67% d’entre eux regardent quand même les programmes de télé, mais sur Internet. Je m’en vais rejoindre leur groupe… Compte-rendu de l’étude sur le site Techcrunch: “Zero TV” Households Now At 5 Million, Says Nielsen, Up From 3 Million In 2007, But Still Just 5% Of Market.